Edito Fevrier/Mars 2026

Y a-t-il un carême pour les protestants ?

La critique du Carême par les Réformateurs
 
La perspective protestante sur le carême commence par un net refus. La théologie de la grâce, cœur de la foi protestante, opère en effet une critique très forte à l’endroit de tout exercice de religieux qui chercherait, par des d’efforts religieux et pieux, à « gagner » ou s’assurer la faveur de Dieu. Dieu nous sauve indépendamment de nos efforts et de notre piété.
Pour la Confession d’Augsbourg, la justification par la foi seule avait été, en effet, « presque entièrement étouffée au moyen de traditions qui ont donné naissance à la conviction qu’il faut mériter la grâce et la justice au moyen de distinctions entre des aliments et des rites similaires. » (art. XXVI) Offrir des messes pour les défunts, vendre des indulgences, entreprendre des pèlerinages, faire des « vœux » monastiques, « marmonner » le bréviaire, jeûner pendant le Carême etc. : tout ceci sera attaqué et refusé par les Réformateurs au nom de la grâce, parfois même taxé de légalisme. A cet égard, nous pouvons penser à l’Épître aux Colossiens déclarant : « Que personne donc ne vous juge au sujet du manger ou du boire, ou au sujet d’une fête, d’une nouvelle lune, ou des sabbats » (Colossiens 2, 16). Le Réformateur suisse Zwingli avait d’ailleurs, pour manifester la liberté nouvelle, invité des amis à manger du saucisson chez un imprimeur de sa connaissance le mercredi des Cendres !
 
Libre… Pour quoi faire ?
 
Nous pouvons néanmoins nous demander quelle liberté le peuple chrétien a-t-il gagné par cette critique ? Car il ne suffit pas de prêcher la liberté qu’apporte l’Évangile pour que l’on s’en saisisse dans le peuple de Dieu… Déjà Paul devait-il reprendre les chrétiens de Galatie : « Frères, vous avez été appelés à la liberté, seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte de vivre selon la chair » (Galates 5, 13) Et Luther a pu faire un constat amer, lors de ses visites pastorales en paroisse, devant la négligence spirituelle des pasteurs et des fidèles, notamment le peu d’entrain manifesté à venir écouter les prédications comme à s’instruire des choses de Dieu. Il écrit dans la Préface de son Petit Catéchisme : « Maintenant que l’Évangile est venu, la seule chose qu’ils aient apprise parfaitement, c’est d’abuser en maîtres de toutes les libertés ». Ne nous sommes-nous pas complu, au fil des siècles, dans une liberté plus charnelle que spirituelle ? Peut-être faut-il nous rappeler que la critique protestante du Carême et des œuvres de piété ne supprimait pas la nécessaire « mortification de la chair », c’est-à-dire le fait de soumettre son corps et ses désirs, comme toute notre existence, à l’Évangile. Voici que la Confession d’Augsbourg précise la critique évangélique du Carême : « Nous ne rejetons pas le jeûne ; mais ce que nous condamnons, c’est qu’on en ait fait une pratique obligatoire en établissant des distinctions entre les jours et entre les aliments et qu’on ait ainsi troublé les consciences. » (art. XXVI).
 
Un Carême « protestant »
 
Peut-être pouvons alors, tout en gardant notre pleine liberté et sans obligations, retrouver une pédagogie du Carême : n’y a-t-il pas, dans notre société d’abondance (pour certains seulement…) et de consommation un geste prophétique de sobriété à poser ? Le jeûne ne pourrait-il pas, à condition d’être libre et discret, une façon de dire que « l’homme ne vit pas de pain seulement mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » ? (Matthieu 4, 4) D’ailleurs, l’Écriture nous invite avec éloquence au jeûne : « Est-ce là le jeûne auquel je prends plaisir, Un jour où l’homme humilie son âme ? Courber la tête comme un jonc, Et se coucher sur le sac et la cendre, Est-ce là ce que tu appelleras un jeûne, Un jour agréable à l’Eternel? Voici le jeûne auquel je prends plaisir : Détache les chaînes de la méchanceté, Dénoue les liens de la servitude, Renvoie libres les opprimés, Et que l’on rompe toute espèce de joug ; Partage ton pain avec celui qui a faim, Et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile ; Si tu vois un homme nu, couvre-le, Et ne te détourne pas de ton semblable. Alors ta lumière poindra comme l’aurore, Et ta guérison germera promptement ; Ta justice marchera devant toi, Et la gloire de l’Eternel t’accompagnera. Alors tu appelleras, et l’Eternel répondra ; Tu crieras, et il dira : Me voici ! (…) L’Eternel sera toujours ton guide, Il rassasiera ton âme dans les lieux arides, Et il redonnera de la vigueur à tes membres ; Tu seras comme un jardin arrosé, Comme une source dont les eaux ne tarissent pas. » (Esaïe 58, 5-12) C’est d’ailleurs à ce type de jeûne que nous invite l’Entraide Luthérienne par ses actions de Carême, que nous présentons ce mois-ci.
 
Le Carême peut aussi être le temps pour nous de pratiquer une certaine ascèse – dans nos activités, notre temps d’écran etc. – pour retrouver l’appel de Dieu : « priez sans cesse » (1 Thessaloniciens 5, 17). En tout cas, retrouver une façon protestante d’habiter le temps du Carême serait certainement de donner plus de place à la Parole de Dieu et à sa prédication dans notre quotidien ! S’exposer davantage à la Parole de Dieu en lisant l’Écriture, en écoutant la prédication, en priant notamment les psaumes : voilà un beau Carême possible. Il existe d’ailleurs les conférences du Carême Protestant, diffusé sur France Culture et enregistrées par la paroisse réformée de l’Annonciation dans le XVIème arr. de Paris. Cette année la pasteure Nathalie Chaumet explorera pour nous, grâce à l’Évangile de Luc, « l’audace de vivre, des gestes pour espérer » (plus d’infos ici : https://annonciation.org/participer/careme-protestant/) Bon Carême protestant à tous !
 
 

Pasteur Timothée Gestin

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